Enki BILAL - Trilogie Nikopol

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Nebal
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Enki BILAL - Trilogie Nikopol

Message par Nebal » 08 janvier 2016, 11:29

Relu avec un immense plaisir La Foire aux Immortels, premier tome de la cultissime « trilogie Nikopol » d’Enki Bilal.

Paris, 2023 – la ville est scindée en deux arrondissements, le premier, central, abritant l’élite, tandis que le second, qui l’environne, rassemble les déchets populaires au langage dégénéré (enfin, le reste aussi est dégénéré… mais le jeu de Bilal sur la langue des prolos m’a toujours fasciné autant qu’inquiété) ; il s’agit désormais d’une horrible dictature fasciste (et phallocrate – les femmes, considérablement moins nombreuses que les hommes, ne sont plus que des « pondeuses » dans des maternités aux allures d’usines) aux mains du pouvoir milicien, avec le gouverneur Jean-Ferdinand Choublanc à sa tête ; la mascarade électorale est pour bientôt, mais Choublanc ne craint guère pour son avenir à cet égard. Il a une préoccupation bien plus importante depuis qu’une étrange pyramide volante est apparue dans le ciel de Paris, avec à son bord une déconcertante bande de dieux égyptiens, avides de carburant en quantités astronomiques – or Choublanc est prêt à les leur fournir, mais à une condition : que les dieux lui fassent don de l’immortalité…

C’est dans ce contexte étonnant qu’Alcide Nikopol revient sur Terre. Vaguement dissident – et en tout cas déserteur –, il avait été condamné à l’hibernation dans l’espace trente ans plus tôt (par ailleurs, son fils qu’il n’a jamais connu, également appelé Alcide Nikopol, a du coup à peu près le même âge que lui, et la même apparence – même si Bilal n’insiste pas encore sur ce thème). Paris, à son retour, n’a plus grand-chose à voir avec la ville dans laquelle il vivait… Mais il n’aura guère l’occasion de s’en plaindre : le dieu égyptien Horus – un dissident et un déserteur à sa manière – conclut un étrange pacte avec le revenant, encore que les contreparties soient limitées : l’humain est un pantin autant qu’un véhicule pour Horus, traqué par ses pairs divins, et dont le complexe agenda remettra bientôt tout en cause, sans guère d’égards pour Nikopol (et pour sa santé mentale au premier chef).

C’est immense, décidément. Un vrai chef-d’œuvre. Le graphisme immédiatement reconnaissable de Bilal, avec ses personnages monolithiques, fourmille de détails saugrenus dessinant un univers complexe, en jouant avec une adresse rare de la sombre étrangeté du cauchemar parisien de 2023. L’humour noir qui teinte l’ensemble a quelque chose de nauséeux autant que fascinant – ainsi dans les revues de presse qui parsèment la BD, mais ça vaut également pour les personnages, des dieux arrogants aux prolos du second arrondissement, en passant par l’élite fasciste sur-maquillée et, bien sûr, par un Nikopol aux abois, désespéré, manipulé au service d’une intrigue aux proportions absurdes qui ne pourra que le laisser sur le carreau – avec la poésie de Baudelaire pour seul refuge bien ironique.

Je n’y vois guère qu’un seul « défaut », tout relatif : exceptionnellement, je trouve ça un brin trop court – c’est tellement bon qu’on en voudrait davantage ! L’intrigue est quelque peu accélérée régulièrement, et, si l’on se régale du début à la fin, on peut bien ressentir à l’occasion un goût de « trop peu », je trouve (auquel, pour autant que je m’en souvienne, les deux tomes suivants ne changent rien, dans la mesure où, pour être incontestablement excellents, ils sont très différents du premier)…

Mais oui : immense.

« Suite » avec La Femme piège – le plus bluffant des trois tomes sur le plan graphique, pour autant que je m’en souvienne.

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Nebal
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Re: Enki BILAL - Trilogie Nikopol

Message par Nebal » 09 janvier 2016, 10:28

Relecture de la « trilogie Nikopol », suite, avec La Femme Piège – l’album qui, lors de mes premières lectures, m’avait le plus séduit dans l’ensemble. Bien différent du premier (et sans doute du dernier aussi), La Femme Piège impressionne d’emblée par son graphisme très léché, s’imposant en grandes cases accompagnées d’un texte discret – où la part de récit à la première personne l’emporte souvent sur les dialogues « sur le vif ». Il en résulte une œuvre étonnamment « abstraite », très forte émotionnellement, très déconcertante aussi.

Si Alcide Nikopol (le père, surtout) joue bel et bien un rôle ici – lui qui retrouve la raison, mais uniquement pour comprendre, via son chat télépathe, que le dangereux Horus s’est à nouveau éveillé et entend bien revenir sur Terre –, c’est pourtant un autre personnage qui occupe le devant de la scène : Jill Bioskop, journaliste de son état, qui s’impose comme un étonnant fantasme bien malgré elle (la dimension érotique de la BD ne doit pas être négligée, quand bien même elle a quelque chose de sombre et douloureux – ou justement pour cette raison), et marque le lecteur d’une empreinte visuelle forte avec sa peau d’un blanc cadavérique émaillée de bleu (cheveux, lèvres, tétons, poils… et larmes).

Jill Bioskop est une journaliste d’un genre bien particulier, cependant : via une étrange machine qu’elle ne comprend pas totalement, elle écrit en 2025 des articles qui se retrouvent publiés en 1993 – dans Libération (dans l’édition que j’ai, comme dans les précédentes semble-t-il, mais a priori pas forcément les suivantes, la BD est accompagné d’un fac-similé du journal, une et première page, avec faux édito de Serge July, et la reproduction des premiers articles téléscriptés par J.B. – on peut y voir un gadget, j’imagine, mais pas moi : ça éclaire le récit d’une manière très particulière…).

Le problème, cependant, est que l’amant extraterrestre de Jill meurt. J.B. effondrée a recours à une drogue que l’Alphératzien lui avait intimé de prendre le moment venu pour « l’oublier »… Mais ce n’est que la première étape dans une implacable descente aux enfers qui voit Jill, assaillie par des hommes tous plus agressifs les uns que les autres dans l’expression de leur désir égoïste et brutal, multiplier les meurtres pour se défendre…

La Femme Piège est vraiment très différent de La Foire aux Immortels – là où le récit du premier tome, pour être passablement barré et indéniablement inventif, dans la forme comme dans l’univers, avait quelque chose de relativement « classique » (avec sa dystopie fasciste à décrire par le menu, et un vague « héros » subversif, peut-être ?), ce deuxième volet joue bien davantage la carte de l’atmosphère et plus encore de l’intime, jusqu’à une relative abstraction glacée – impression renforcée par le graphisme, superbe (on sent que Bilal a franchi une étape avec cet album, développant un style de plus en plus personnel – ce qui passe notamment par les couleurs) mais plus monolithique que jamais, et donnant davantage une impression d’ « illustration » que de « bande dessinée », du fait du récit à la première personne de Jill Bioskop. Le voyage de Jill tient à bien des égards de l’odyssée intérieure – où les événements rencontrés ne sont que diverses manières de mettre en scène sa profonde douleur, son implacable dépression. Le raccord avec Alcide Nikopol et Horus peut d’ailleurs paraître étrange dans ce contexte, même s’il a en définitive sa raison d’être…

Quoi qu’il en soit, La Femme Piège est de ces albums qui marquent durablement – il a en outre quelque chose de « différent », et je tends à croire que son caractère unique devait être encore plus saisissant en 1986… J’avoue que, comme pour La Foire aux Immortels, mais de manière encore plus frappante du fait du texte rare et des « grandes cases » qui l’accompagnent, on peut là encore ressentir comme un goût de « trop peu ». Mais c’est… différent : à l’aune du récit spécifique de ce deuxième volet, et des nécessités de son illustration, ça se tient en fait sans doute bien davantage. Une BD à savourer, de toute façon – la lecture rapide serait plus que jamais une erreur, il faut prendre son temps pour s’imprégner du récit via les cases (finalement, c’est le texte qui illustre…).

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Re: Enki BILAL - Trilogie Nikopol

Message par Nebal » 10 janvier 2016, 11:29

Relu Froid Équateur, dernier volet de la « trilogie Nikopol », une fois de plus très différent de ce qui précède – à vrai dire, le contraste est tel avec La Femme Piège qu’on aurait presque envie de le qualifier de contraire exact. Le ton, surtout, est différent : si l’évocation cinématographique du précédent album, via le film-testament de Giancarlo Donadoni à Dembi Dolo, contient de beaux et forts moments d’émotion, avec une certaine lueur nostalgique – probablement ce qui marque le plus, du coup –, l’album joue autrement bien davantage de la carte de l’humour, souvent absurde. En témoignent bien sûr Équateur-City, cette ville africaine au climat polaire sur l’Équateur, aux mains de la mafia cosmopolite KKDZO, mais aussi, plus globalement, le rôle central des animaux de toutes sortes, tout particulièrement ceux qui bondent inévitablement les trains, sans même parler de la discipline sportive improbable du chess-boxing (devenue semble-t-il une réalité, et qui a essaimé ailleurs – je crois me souvenir d’y avoir vu une référence dans un bouquin d’Eclipse Phase, même si je ne sais plus lequel !), ou, pire encore, de ce qu’il advient à la pyramide volante… Cela relève aussi parfois d’une ironie douce-amère – ainsi dans le sort de Nikopol fils (Niko), qui y avait échappé jusque-là, et est bien mal récompensé d’avoir enfin obtenu un rôle de premier plan…

L’album, à vrai dire, a bien quelque chose d’un foutoir anarchique. L’histoire de base – 2034, en Afrique, Niko à la recherche de son père de même âge et également nommé Alcide Nikopol, devenu Loopkin, toujours sous l’emprise d’Horus et le cerveau plus que jamais cramé en conséquence, mais ça ne durera pas éternellement (d’autant que la pyramide volante refait son apparition dans les cieux d’Équateur-City) ; Niko à la recherche également, car c’est la même chose ou presque, de l’impressionnante Jill Bioskop, dont la relation avec son père s’est transcendée en une sorte de légende, et semble avoir porté ses fruits en la personne d’un enfant improbable et monstrueux – tient un peu du prétexte pour développer un univers démentiel (mais par ailleurs drôle avant tout, donc), fourmillant de personnages marquants : Bilal boucle la boucle en réunissant la plupart des figures essentielles des deux premiers tomes (Jean-Ferdinand Choublanc fait même un petit coucou), et en introduit de nouveaux au moins aussi charismatiques – et si Johnelvis Johnelvisson, le champion de chess-boxing opposé à l’outsider Loopkin, agace délicieusement dans son arrogance et son obsession fascisante de la perfection sur toutes les échelles du corps et de l’esprit (or tout se voit attribuer une échelle dans cet album, y compris le dépassement des échelles ! – élément de comique de répétition qui contribue à singulariser ce troisième volet), on ne manque par contre pas, comme Niko, de tomber amoureux de la charmante Yelena Prokosh-Tootobi – alternative on ne peut plus contraire de Jill Bioskop.

Ce jeu des contraires – illustré bien sûr au premier chef par l’ambiguïté des deux Alcide Nikopol –, cette mise en avant de l’humour notamment absurde, jusqu’à la parodie dans un sens – ainsi avec KKDZO en pseudo-dystopie mafieuse-capitaliste-hygiéniste comme un pendant mesquin du Paris fasciste de La Foire aux Immortels, et l’inévitable et toujours aussi réjouissant jeu sur la presse –, laisse, a fortiori au premier contact sans doute, une impression étrange et peut-être un peu amère ; comme si, en se penchant sur son œuvre antérieure, Bilal avait été tenté de casser son jouet…

Après toutes ces lectures et relectures, je continue de trouver Froid Équateur un bon cran inférieur aux deux premiers volets. Mais cela reste à n’en pas douter un très bon album, réjouissant dans son anarchie bourrée d’idées, et d’un graphisme excellent, riche en images fortes – même si plus « conventionnel », relativement, que le sublime La Femme Piège. Ce parti-pris d’en rire étonne, et, s’il amène bel et bien le cycle distordu à sa conclusion en en rassemblant les ficelles éparses – et peut-on désormais imaginer une autre conclusion que celle-là ? –, il peut décevoir un brin. Il a sa beauté, cependant – indéniable, notamment, donc, dans le film sur La Femme Piège, débouchant sur une fin idéale, qui remue profondément… Un album aussi singulier, du coup, que l’étaient les deux précédents – et peut-être n’y avait-il pas meilleur moyen de mettre en avant le caractère résolument hors-normes de cette trilogie culte.

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Mariejuliet
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Re: Enki BILAL - Trilogie Nikopol

Message par Mariejuliet » 11 janvier 2016, 20:42

Il faudrait que je lui souffle au père noël... et que je me fasse une relecture :-)

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